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Un souffle de vent arrive du Vietnam

Emanuele Giordana

Lunedi' 24 Ottobre 2005

Un souffle de vent arrive du Vietnam sur une soirée pluvieuse de fin d’été qui détrempe Rome et semble rappeler les averses tropicales. De ceux qui font pousser la mousse sur les murs des palais, dans ces pays où le soleil se couche en une demi heure et où la chaleur n’est tempérée que par la brise nocturne qui arrive avec le crépuscule. A cette heure, à Hanoi, une capitale de l’autre bout du monde, les rues se peuplent de gens qui s’arrêtent de travailler et arpentent les trottoirs en quête de quelque restaurant ; ou tout simplement pour profiter de cet air frais qui effleure les édifices coloniaux et les maisons hautes et étroites, particularité vietnamienne, qui se serrent, l’une contre l’autre, le long des rues de la vieille ville.

L’écrivain et le restaurant

C’est dans ces paysages que va et vient Nguyen Huy Thiêp, l’écrivain vietnamien le plus traduit à l’étranger, que sa nouvelle profession envoie de par le monde. Occasion rare pour un vietnamien. Thiêp, que nous rencontrons à Rome, hôte de la librairie Odradek pour un débat sur la nouvelle littérature au Vietnam, a désormais une vie pleine de ce genre d’occasions. Il en a sans doute fini, lui, avec les temps difficiles où, comme il raconte, il faisait de tout. Illustrateur, enseignant, restaurateur même. « Mon premier client – dit-il dans un de ces rares moments où il se laisse aller à un sourire – fut l’ambassadeur italien à Hanoi ».

Le récit de sa vie, passée dans les rues de la capitale mais aussi dans les villages de montagne où il était maître d’école, croise l’histoire récente d’une nouvelle génération littéraire. « Pour cette nouvelle génération d’écrivains qui est partie de peu, comme moi, c’est difficile d’écrire. Au Vietnam nous sommes quatre vingt millions mais le problème principal reste comment arriver aux lecteurs. J’ai commencé à écrire en 86 avec le Doi Moi (le mouvement de réforme essentiellement économique voulu par le parti, NDR) et je ne suis qu’un des nombreux écrivains vietnamiens ».

Des gens différents des protagonistes de la génération qui écrivait surtout sur la guerre, dont elle exaltait surtout l’aspect héroïque. « Avant l’été 86, la littérature vietnamienne était surtout une littérature de la douleur, très liée au conflit. Ensuite quelque chose a changé. Nous avons arrêté d’être un pays isolé, nous nous sommes ouverts ». Un regard qui s’élargit sur tout le pays. « Bien sûr, dit-il, chacun écrit sur ce qu’il connaît. Moi je viens d’une famille pauvre et donc mon histoire est surtout une histoire de pauvres. Je me suis centré sur la vie de tous les jours en cherchant à transmettre mes sentiments comme ça, sans médiations ».

Si vous lisez un livre de Thiêp, vous aurez du mal à trouver beaucoup plus qu’une histoire de pauvres. Des histoires de tous les jours, comme il dit, et de petites batailles avec le réchaud électrique et les difficultés de fin de mois. Mais c’est justement ce manque d’héroïsme, cette écriture décharnée et sans adjectif qui lui ont valu une réputation à l’étranger et au Vietnam. Et quelques problèmes aussi. Sa maison a été perquisitionnée et surveillée. Il nie par contre avoir été aux arrêts domiciliaires, comme beaucoup journaux l’ont rapporté. Il passe, comme un souffle de vent, sur les difficultés politiques et revient sur les tourments quotidiens qui sont l’ossature de ces récits.

« Vous n’y croirez pas mais, souvent, manger est un problème. Un vieux problème. Moi j’ai vécu une vie affamée. Il y a un diton chez nous : avoir faim comme un singe…eh bien, ça a été comme ça au moins jusqu’à ce que j’ai eu le restaurant, de 82 à 88. Qui sait, si j’avais continué je serais peut-être plus riche. Mais ça va bien comme ça. Maintenant je fais ce que je veux : j’écris ».

Son récit des choses de tous les jours n’a pas été vraiment du goût des autorités locales. Et ça doit être difficile de dégager la littérature des liens de la rhétorique, de la gloire, du patriotisme, si c’est la consigne officielle.

Un petit vieux très normal

C’est ainsi que quand est sorti « Le général à la retraite », qui est une histoire ordinaire d’un vieux gradé, la chose a fait grand bruit. Il a semblé à certains que réduire un héros de guerre à un petit vieux très normal, aux prises éventuellement avec quelque maudit problème quotidien, était une camouflet trop fort. Publié en 87 dans la revue Van Nghe, ça a coûté son poste à l’éditeur. Et ça ne s’est pas arrêté là.

De ce récit a pris naissance un mouvement d’anciens combattants qui a commencé à se demander si, en plus de la gloire, il ne serait pas juste d’avoir aussi quelque allocation sociale. « C’est grâce à vous, Thiêp, si ces gens ont une retraite maintenant » ? lui demandons nous, en réalisant que poser une question directe à un oriental revient à lui demander de vous répondre avec une autre question. « Maintenant, dit-il laconiquement, les ex-généraux ont une retraite ».

Avec Thiêp la littérature vietnamienne fait donc un saut. « C’est que j’ai de la chance. J’appartiens à une nouvelle époque. J’appartiens à un courant qui a arrêté d’écrire sur une base de critères politiques et qui raconte ce qu’il veut ». C’est peut-être pour ça que Thiêp a fini par toucher aussi notre imaginaire indissolublement lié, dans le cas du Vietnam, seulement à la guerre contre les américains. Publier à l’étranger n’est donc pas seulement une question de contacts mais aussi de mentalité. Et puis il y a la langue, peut-être parmi les plus complexes du monde avec le thaï.

« Il y a un problème si on veut être lu à l’étranger : la traduction. Traduire le vietnamien est complexe parce que notre idiome est difficile ». Tran, son traducteur, à côté de lui, rit : « Nous avons neuf tons et beaucoup plus de voyelles que vous ». Cette difficulté, dit Tran, a fini par se transformer en choix éditoriaux très particuliers : « les français traduisent comme bon leur semble. Ils pensent au lecteur français, pas à l’écrivain vietnamien. Et puis, ajoute Thiêp, quelques fois je découvre qu’ils ont sauté des pages ou qu’un passage qui était au début se retrouve à la fin... Mais c’est une façon de se faire connaître à l’étranger et quand j’y vais, je comprends à quel point c’est difficile d’être compris à l’extérieur de ses propres frontières ».

La liberté d’expression est un autre thème. « Ecrire est un dur métier, dit Thiêp, et écrire la vérité est encore plus difficile. Quand j’ai publié mes premiers récits, j’ai rencontré beaucoup d’approbation mais beaucoup de critiques aussi et aujourd’hui encore beaucoup de choses que j’ai écrites restent sans éditeur au Vietnam. Peut-être n’arrive-t-on pas à comprendre que je n’écris rien d’autre que ce que je vois ».

Qui lit Thiêp au Vietnam ? « Je dirais une tranche d’âge comprise entre 16 et 30 ans. Du reste nous sommes un pays jeune (sur 80 millions de vietnamiens, plus d’un tiers sont des jeunes qui ont entre 10 et 24 ans, NDR), l’avenir est entre leurs mains et j’essaie d’en parler. Mes écrits sont le reflet de la vie quotidienne et mes éditeurs se préoccupaient souvent de cette fidélité à la réalité ». Cet attachement à la réalité, ce néoréalisme à la vietnamienne (qu’on nous passe l’impropriété du terme), a valu de nombreux soucis à Thiêp, même si maintenant il semble que le gouvernement ne soit pas mécontent d’avoir un écrivain si apprécié qui voyage un peu partout autour du monde. De ces récits (Thiêp n’a pas écrit de romans) on a déjà tiré trois films (« même si je ne m’y reconnais pas toujours »), il a gagné des prix, il a publié en français, anglais et en italien. Deux livres, pour le moment, dans la langue de Dante.

Entre Dante et Totti

« Dante ? J’en sais plus sur Totti que sur lui » dit-il en riant, mais on comprend, au contraire, que c’est un observateur subtil. De ces yeux très rapides il s’approprie cette fin d’été romain trempé de pluie pendant que nous parcourrons les stands de la Fête de la Libération. Beaucoup de monde est venu l’écouter pour comprendre ce qu’est le Vietnam d’aujourd’hui, à quel point il est différent de l’image que beaucoup de militants se sont fait d’un peuple guerrier qui heureusement est enfin en paix aujourd’hui avec lui-même. Un peuple héroïque, bien sûr. Mais Thiêp est assurément un antihéros par excellence : « Qu’est-ce qu’un héros ? N’importe quelle personne qui paye ses impôts et accomplit son devoir envers sa famille et la société ». Dans la nuit romaine, Nguyen Huy Thiêp passe, comme un souffle de vent.



Edition de dimanche 23 octobre de il manifesto
Traduit de l’italien par Marie-Ange Patrizio







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